Au sujet de la grève étudiante pour la rémunération des stages:

« En pratique, cela revient à dire qu’on a normalisé le travail gratuit chez les infirmières du Québec. »

Par : Isabelle Michon-Dupuis, inf., MAP, représentante étudiante Age-ceul des 1160 infirmières diplômées du Dec-Bac au campus de St-Jérôme de l’UQO, administratrice à l’AQII

Natalie Stake-Doucet, inf., PhD(c), chargée de cours en sciences infirmières, présidente de l’AQII



Photo par Julien Crête-Nadeau

La grève des étudiant.e.s en sciences infirmières et de leurs collègues en travail social et en éducation est une excellente occasion pour entamer un dialogue avec la relève sur la valorisation de la profession. Cette grève a entraîné beaucoup de discussions sur les réseaux sociaux et l’Association Québécoise des infirmières et infirmiers (AQII) souhaite se joindre à ce débat puisqu’il concerne directement les infirmières.


Le travail infirmier au Québec souffre de ne pas être valorisé, ce qui affecte directement nos conditions d’exercice et les soins qu’on peut prodiguer aux personnes que l’on soigne. Un des exemples de cette dévalorisation de la profession est la banalité et la récurrence du travail non rémunéré des infirmières. Au Canada, de nombreuses études ont démontré que les heures non-payées travaillées par des infirmières représentent l’équivalent de plusieurs milliers de postes à temps plein. On s’attend à ce que les infirmières travaillent quelques minutes, voire des heures de plus, par ci ou par là sans être rémunérées. Cela peut sembler banal, mais faites le calcul : à seulement 15 minutes par jour, c’est 1.25h qui sont non payées par semaine, soit plus de 40h par année. 15 minutes, il s’agit souvent là du temps de surimposition des quarts afin que les infirmières puissent se donner les informations sur les patients de quart à quart. Ajoutez à cela, la plupart du temps, des pauses non prises, des repas écourtés et des heures supplémentaires en fin de quart, et vous commencerez peut-être à entrevoir l’ampleur des montants annuellement impayés pour travail infirmier. Cette situation perdure depuis des années sans que les décideurs politiques ne s’en inquiètent. En pratique, cela revient à dire qu’on a normalisé le travail gratuit chez les infirmières du Québec.


La mobilisation actuelle des étudiantes en sciences infirmières pour la reconnaissance de leur travail adresse cette question de front : Les ingénieurs ont des stages payés, les médecins sont payés pour leur résidence, nous, comme infirmières, pourquoi ne sommes-nous pas rémunérées ? Nous savons tous et toutes que les étudiantes infirmières font du travail. Déjà en première session du DEC, elles font des soins d’hygiène et aident à la mobilisation, par exemple. Elles participent activement aux soins des personnes et collaborent étroitement avec tous les professionnels de la santé. Elles effectuent des journées de plus de 8h, jusqu’à 4 jours par semaine. Il faut aussi parler des étudiantes au baccalauréat, car plusieurs sont déjà infirmières. À l’Université du Québec en Outaouais au campus de St-Jérôme, le bac est offert seulement aux infirmières diplômées. Leurs études incluent 60 jours de stage, sans rémunération. Comment peut-on prétendre qu’elles ne contribuent pas aux soins donnés sur l’unité de leur stage ? On les socialise dès la première journée de leur formation à accepter l’inacceptable : le travail impayé. La grève des étudiantes met en lumière ce problème sur lequel on ferme les yeux depuis trop longtemps. En ce sens, l’AQII appuie pleinement les étudiantes qui sont en train de s’approprier une voix politique pour adresser un enjeu qu’elles considèrent important. La mobilisation est une expérience riche qui aura un impact sur la perception que ces étudiantes auront d’elles-mêmes plus tard. Ce mouvement a le potentiel de former des infirmières fortes et revendicatrices qui contribueront à transformer les conditions d’exercice lorsqu’elles entreront dans la profession. 


Cette grève attire aussi l’attention sur un autre problème : le préceptorat et la supervision lors des stages. Ce travail que nous faisons reste aussi souvent impayé. Dans beaucoup de milieux, on ne consulte même pas une infirmière avant de lui attribuer une étudiante, cela étant jugé comme faisant partie de son rôle, particulièrement s’il s’agit d’une infirmière clinicienne. Cette situation contribue à attiser les tensions et à créer des environnements toxiques autant pour les étudiantes que pour les infirmières. Pourtant, cette situation n’est pas la faute des étudiantes ou des infirmières préceptrices ; c’est un reflet de l’indifférence des administrations hospitalières pour notre profession.


Les stagiaires en sciences infirmières font également face à un autre obstacle à leur bien-être : elles ne bénéficient pas de protection législative spécifique à elles en cas d’accident, de violence ou de harcèlement. Faut-il encore rappeler à quel point la violence est prévalente en milieu hospitalier ? Les chiffres disponibles à ce sujet indiquent que la grande majorité des infirmières ont subi de la violence physique ou psychologique au cours de la dernière année. Les stagiaires évoluent dans ce même milieu mais n’ont pas de protection syndicale et aucune norme n’existe pour encadrer leurs conditions de stage. Si nous voulons préserver et valoriser notre relève, il faut qu’elles soient protégées des dysfonctions de notre système de santé. Le « baptême par le feu » est une expression qui se doit de devenir caduque. C’est une façon de justifier l’inaction sur des conditions d’exercice de notre profession qui nous nuisent à tous et toutes.


Il est plus que temps de valoriser le travail de la profession infirmière, et cela commence durant la formation. Il faut arrêter de perpétuer la socialisation des infirmières dans l’optique du sacrifice. Nous n’avons pas à sacrifier notre salaire, notre santé mentale ou physique pour être de « bonnes » infirmières.

Cette opportunité de discuter avec notre relève est précieuse, ne la gaspillons pas. Les étudiantes articulent un problème qui se perpétue dans nos milieux de travail et que nous nous devons d’adresser. Le travail des étudiantes, comme le travail des préceptrices, des superviseures, le travail de toutes les infirmières du Québec, doit être reconnu. C’est ce que les étudiantes en grève défendent, et c’est important pour nous collectivement, de défendre leur droit de revendiquer des conditions d’exercice et d’apprentissage dignes de notre profession.

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